La liturgie nous propose l’Évangile de la première multiplication des pains chez saint Marc. Dans ce passage aussi riche, les actions s’enchaînent : la promesse d’un week-end de repos tranquille tombe à l’eau quand Jésus, quittant la barque, se trouve devant ces brebis sans berger. Dans le cœur de Jésus résonnent les paroles du prophète : « Voici que moi-même, je m’occuperai de mes brebis et je veillerai sur elles. » (Ez 34, 11). Que fait Jésus ? Il nourrit son peuple avec le pain de la Parole : « Alors, il se mit à les enseigner longuement. » Mais les questions pratiques finissent par s’imposer. C’est bien d’écouter le Maître, mais il faut bien se nourrir et se reposer. Le conflit apparent entre contemplation et action trouve en Jésus une réponse un peu paradoxale : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. »
La disproportion entre les aliments à disposition et la foule à nourrir est patente. Cependant, ce qui change tout, c’est que cette disproportion est maintenant entre les mains de Jésus. Après avoir levé les yeux au ciel, béni et rompu les pains, partagé les poissons, Jésus remet tout entre les mains des disciples pour que ces aliments soient distribués à la foule.
Le résultat, nous le connaissons : « Ils mangèrent tous et ils furent rassasiés. » Par ses gestes, Jésus nous révèle l’amour du Père (cf. 1 Jn 4, 7-8), un amour qui nous précède, car avant même que nous puissions lui présenter nos problèmes, il a déjà une réponse dans son cœur, le don de son Fils Bien-aimé : « Voici comment l’amour de Dieu s’est manifesté parmi nous : Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde pour que nous vivions par lui. » (1 Jn 4, 9)
Les deux passages de la multiplication des pains chez Marc nous aident à comprendre la dynamique interne de la célébration eucharistique. Les personnes qui s’ennuient à la messe me font penser aux jeunes qui sont invités pour la première fois à une soirée dansante : s’ils ne savent pas danser et ne se laissent pas porter par l’ambiance de la fête, on peut vite les voir de retour à la maison, disant qu’ils n’avaient jamais vu une soirée aussi nulle.
Le Concile Vatican II a affirmé que l’Eucharistie est « source et sommet de toute la vie chrétienne ». Une image hollywoodienne peut nous aider à comprendre ces paroles : dans les films Mission Impossible les aventures incroyables des acteurs ne sont que le chemin qui sépare la mission donnée de la mission accomplie.
Notre vie chrétienne est le résultat de l’initiative et de l’amour de Dieu qui est venu à notre rencontre. Elle est tendue vers le dernier avènement du Christ, mais cette tension, cet intermédiaire, est une grande aventure, pleine de joie et de consolation par la présence de Jésus dans l’Eucharistie.
Saint Bernard disait : « Le second avènement est donc comme la voie qui conduit du premier au dernier. Dans le premier, le Christ a été notre rédemption ; dans le dernier, il apparaîtra comme notre vie ; dans sa venue intermédiaire, il est notre repos et notre consolation. » Le passé, le présent et l’avenir, l’éternité sont là devant nous dans l’Eucharistie. Elle nous fait désirer la présence, face à face, du Christ dans la gloire.
Or, la messe, banquet du Seigneur, est une grande consolation, mais elle est aussi un envoi qui crée un style de vie missionnaire. Le nom messe vient de missio (mission) parce que la liturgie, la célébration dans laquelle s’accomplit et nous est donnée l’intégralité du don du salut est aussi un envoi en mission. À la fin de la messe l’aventure ne fait que commencer car notre mission est de collaborer avec Jésus pour que les hommes se laissent sauver par lui, soient libérés du péché, de la tristesse, du vide intérieur, de l’isolement.
L’Évangile d’aujourd’hui nous dit que, si nous avions les yeux de la foi, nous contemplerions sur l’autel l’hostie consacrée comme un cœur vivant et partout dans l’Église nous entendrions ses battements d’amour qui nous appellent, nous, tabernacles vivant dans le monde, à porter son amour, son salut à tous les hommes. Nous contemplerions le monde qui a tant besoin d’un bon berger et du cœur du Verbe de la vie, du bon pasteur qui donne sa vie sur l’autel de la croix pour ses brebis et nous n’hésiterions pas à lui donner nos pieds, nos mains, nos bouches pour que tous les hommes le connaissent.
L’Eucharistie est une école du don total de soi. Une mission impossible ? N’ayons pas peur de mettre sur l’autel des disproportions, où un morceau de pain devient le corps du Christ, le monde entier, nos « énormes » difficultés, les obstacles invincibles de notre vie, cette peur qui nous empêche de l’annoncer. Jésus veut se manifester à tous les hommes dans le tabernacle et il m’envoie, moi, tabernacle vivant, pour que ma vie soit manifestation du don de Dieu dans l’Eucharistie, pour que tout ce que je fasse soit « eucharistisé », pour que les hommes soient rassasiés par le pain qui donne la vie.
Jésus, l’Eucharistie, c’est toi, c’est la manifestation du don total de Dieu aux hommes, du don du pasteur innocent qui donne sa vie pour ses brebis égarées. J’aimerais contempler ma vie et le monde à la lumière de ce don total, pour que je puisse aussi t’imiter et me donner à mes frères, leur porter la nourriture de l’âme et du corps, te porter, toi.